Les Duteil, vignerons de l’Essonne (5)

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8 générations, depuis le XVIe siècle jusqu’au XVIIIe siècle : Entrons chez les Duteil, une famille de vignerons à travers l’histoire.

Génération 5

Louis nait le 6 avril 1678 à Verville, sur la commune de Fontenay les Briis. Il n’a que 3 ans lorsque son père décède, laissant vraisemblablement la famille dans une grande difficulté. Nous sommes encore à une époque où le travail des enfants est monnaie courante, même pour les plus petits à qui on donne par exemple la charge de surveiller les animaux de basse-cour, et il est facile d’imaginer l’enfance de Louis passée au milieu des vignes et des poules plutôt qu’à l’école. Pourtant, tout comme son père et son grand-père avant lui, Louis a appris à écrire, ou tout du moins à signer. Dans une période et une situation aussi difficile que celle dans laquelle la famille vit, Guillemette a quand même tenu à ce que tous ses fils reçoivent une éducation, au moins sommaire.

Les signatures des 4 frères Louis, Mathurin, Claude et Etienne Duteil

Et pourtant, ils ont bien d’autres choses à penser. En 1693 et 1694, une nouvelle crise survient, surnommée « la grande famine », qui fera plus d’un million de morts. Un hiver 1692-1693 trop rigoureux, un printemps et un été 1693 trop pluvieux entrainent de très mauvaises récoltes, l’augmentation du prix des céréales et forcément, la disette et les épidémies. Mais cette fois les Duteil traversent cette épreuve sans qu’aucun d’eux ne perde la vie. Malgré tout, nul doute que tous en ressortent très éprouvés, en particulier Guillemette qui avait déjà dû subir de tels troubles et enterrer son tout premier enfant 30 ans auparavant.

« L’année 1694 fut nommée l’année de la famine, les bleds de la récolte de 1693 étaient de si mauvaise qualité que le pain ne nourrissait point comme à l’ordinaire. Peu de temps après avoir mangé, on était encore dévoré de la faim. C’est à cela qu’on doit la mortalité qui arriva alors.»

Le curé d’Aubergenville à la fin de l’année 1694

Distribution de pain au Louvre pendant la grande famine de 1693-1694. Estampe éditée à Paris chez le Roux – 1693

Louis apprend à son tour le métier de vigneron, sûrement aux côtés de ses oncles. Le 22 novembre 1701, il épouse Jeanne Vaudron, une jeune femme de la paroisse de 27 ans. François, le père de Jeanne, est charrier. Son métier consiste à conduire les chevaux tirant les bateaux sur la Seine et ses affluents et transportant, entre autres, le vin produit par son gendre vers la capitale.

Il semble que la nuit de noces ait été heureuse : 9 mois (moins deux jours) très exactement plus tard nait leur premier enfant, un petit Louis. Malheureusement, celui-ci ne survivra pas plus de quelques mois. Viennent ensuite Jeanne, puis un autre Louis, qui décède à seulement 2 jours. 

Actes de baptême et de sépulture de Louis Duteil en 1706 – 1MI/472 – Archives départementales de l’Essonne

En janvier 1709 débute ce qu’on appellera « Le grand hiver 1709 » et qui restera gravé longtemps dans les mémoires. Un froid polaire s’abat sur toute l’Europe. Les cours d’eau gèlent, ainsi que toute la végétation. Les récoltes à venir sont perdues, ainsi que celles des années passées encore stockées qui gèlent ou se gâtent. Le bétail, le gibier et les poissons sont décimés. Le gel des fleuves empêche les bateaux d’approvisionner les villes, Paris n’est plus ravitaillée de janvier à avril. Les gens meurent de froid et de faim par milliers, riches comme pauvres.

« Le dimanche 6e janvier 1709, le temps parut beau et beau soleil jusques environ les trois heures après midy qu’il se couvrit par une bize froide qui augmenta si fort que dans la nuit, touts les bords du Rhosne et de la Sorgues qui traverse notre ville, furent glacés ; lequel froid violent et sec le fut tellement que le dit Rhosne et Sorgues furent glacés jusques au jeudy 17e dudit mois … »

Pierre Billion, administrateur du mont-de-piété d’Avignon

« Mais, le jour des Rois de la présente année, sur les trois à quatre heures du soir, il s’y éleva une bise si forte, qui causa un froid si cuisant, que la terre, trempée par des pluies presque continuelles, fut gelée dans vingt-quatre heures de trois pieds de profondeur. Les blés, qui commençoient à peine à paroître, furent surpris de cette gelée sans être couverts de neige, qui ne tomba en petite quantité que trois ou quatre jours après. Tout céda à la violence de ce froid, qui dura dix-sept jours avec la même âpreté ; la rivière fut glacée presque de toute sa profondeur ; les chênes se fendirent du haut en bas »

Armand Bênet, à Mâcon

« Le lundi 7e janvier commença une gelée qui fut ce jour-là, la plus rude journée et la plus difficile à souffrir ; elle dura jusqu’au 3 ou 4 février. Pendant ce temps-là, il vint de la neige d’environ demi-pied de haut : cette neige était fort fine ; elle se fondoit difficilement. Quelques jours après qu’elle fut tombée, il fit un vent fort froid entre bise et galerne (vent du nord ouest) qui la ramassa dans les lieux bas ; il découvrit les blés, qui gelèrent presque tous ; peu de personnes connurent qu’ils étoient morts au premier dégel. »

Le curé de Feings, dans l’Orne

« Dans la plupart des villes et des villages, on y meurt à tas, on les enterre trois à trois, quatre à quatre, et on les trouve morts ou mourants dans les jardins et sur les chemins… […] On voit des gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n’ayant pas même de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain. » 

Un prêtre parisien

Peintre anonyme – Castello Sforzesco de Milan

C’est dans ce contexte que Jeanne donne naissance à son troisième enfant, Claude, le 25 janvier. Et que, le lendemain, il est baptisé. Car malgré les -20°, malgré le gel qui recouvre les chemins, malgré les 3 kilomètres qu’il faut parcourir à pieds pour rejoindre l’église de Fontenay, malgré les dangers que court le nourrisson âgé d’à peine un jour, les jeunes parents n’hésitent pas une seconde à l’amener devant le curé. Pour quelles raisons prennent-ils autant de risques uniquement pour baptiser leur bébé ? C’est tout simplement la peur qui les guide. La peur que l’enfant ne décède avant d’avoir été absous des péchés de l’homme, ce qui l’empêcherait d’accéder au paradis. Ce n’est heureusement pas l’enfer qui l’attendrait, puisqu’il n’aurait lui même pas eu le temps de commettre le moindre péché. C’est dans les limbes qu’il passerait l’éternité, et plus particulièrement dans les limbes des enfants. Là, il ne connaitrait certes jamais la douleur mais il n’aurait pas non plus le bonheur de contempler le visage de Dieu. Ce qui est, pour tous les parents de l’époque, une raison suffisante pour affronter les éléments et se rendre coûte que coûte à l’église dans les heures qui suivent la naissance de l’enfant. Claude, lui, survivra, et jusqu’à l’âge adulte.

Le Speculum humanæ Salvationis, (limbes des enfants) miniature anonyme, v. 1360.

Après l’hiver polaire vient le printemps pluvieux, trop pluvieux. Les maigres récoltes qui avaient échappé au gel pourrissent. Le dégel apporte avec lui des inondations meurtrières. Les épidémies se propagent parmi les corps tellement éprouvés de ceux qui ont survécu. Les prix des rares denrées explosent et la faim reste omniprésente jusqu’à la fin de 1710. Louis XVI tente d’y remédier en organisant des distributions de pain et de soupe et en contrôlant les stocks de grains autant que possible mais cela vaut surtout pour les villes. Dans les campagnes, les émeutes se multiplient. On pille les châteaux que l’on soupçonne de stocker de la nourriture, on dévalise les convois de céréales.

On estime à environ 600 000 le nombre de français morts cette année là de froid, de faim, de maladie. Et il faudra attendre plusieurs années pour que la situation revienne à la normale.

“L’anno terribile 1709” – Guiseppe Maria Mitelli

En 1714 nait le dernier enfant de Louis et Jeanne, prénommé lui aussi Louis. Mais contrairement à ses deux aînés qui portaient le même prénom, celui-ci ne décèdera pas en bas-âge. Ce qui est heureux pour moi, puisqu’il est mon ancêtre.

Baptême de Louis Duteil en décembre 1714 – Fontenay les Briis – EDEPOT31 2E/4 Archives départementales de l’Essonne

Les années qui suivent sont un peu plus clémentes pour la famille qui a été bien malmenée. Mais en 1728, Jeanne, la fille aînée, décède à seulement 24 ans. Elle n’aura pas eu le temps de se marier.

Deux ans plus tard, c’est au tour de son père, Louis, de quitter notre monde à l’âge de 52 ans.

Il aura tout juste eu le temps d’assister au mariage de son fils Claude, célébré un mois auparavant avec une jeune fille de la paroisse, Anne Mercier.

Acte d’inhumation de Louis Duteil – EDEPOT31 2E/5 – Archives départementales de l’Essonne

« L’an 1730 le 2e jour de mars a été inhumé dans le cimetière de la paroisse Louis Duteille vigneron décédé du jour précédent agé de 53 ans ou environ. A la dite inhumation ont assisté Claude Duteille son fls, Etienne Duteille son frère, Marin Vaudron beau-frère, François Vaudron neveu qui ont tous signé avec nous Jean Arnou curé, à la réserve dudit Vaudron qui a déclaré ne savoir signer. »

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